Zhatan a écrit :Rends-toi compte que ta vision de la rationalité se limite à sa conservation physique personnelle et éventuellement morale. Même toi tu devrais reconnaître que la projection dont est capable un humain dépasse son petit cercle personnel, quelle que soit la raison, nous avons un usage du langage et du symbolique qui nous permet de dépasser nos simples petites existences. Evidemment, il est plus difficile de se sacrifier pour un idéal abstrait que pour sa famille. Mais après tout, des millions de gens ont bien marché pour Charlie.
Et bien Howard Bloom parlerait de "super-organisme" pour ce genre de cas. Mais il s'agit d'une vision naturaliste des choses - les gènes qui nous gouvernent etc -, alors que j'imagine que la tienne est plus historique donc rousseauiste. Et bien étrangement si je peux concevoir un sacrifice provoqué par nos archaïsmes génétiques, dans une vision purement rationnelle et historique des choses, j'avoue ne pas arrivé à envisager une marche pour Charlie désintéressée.
Zhatan a écrit :Deuxièmement, ce n'est pas parce que l'intérêt général commande quelque chose (ou le devoir) que tu le fais forcément : évidemment, tout le monde n'est pas prêt à se sacrifier au Pont d'Arcole, mais ce n'est pas ça qui compte, ce qui compte c'est qu'on puisse établir ce qu'il faudrait faire et qu'on soit éventuellement (moyennant certaines conditions) capable de le faire. Je ne vois vraiment pas ce que tu trouves stupide. Qu'on puisse mourir pour quelque chose qu'on trouve plus grand que sa petite personne ? Qu'est-ce que c'est que cette petite rationalité comptable et mesquine ? Tu crois pas qu'il y a un problème dans ta rationalité ?
L'intérêt général ce n'est pas juste des gens qui se sacrifient pour ce qu'ils estiment être juste. Car dans ce cas peut-on parler de sacrifice ?
Se sacrifier pour quelque chose de plus grand que soit, c'est noble. Mais qui décide de ce qui est plus grand que notre vie ? Bref qui décide de l'intérêt général ? Comment être sûr qu'il s'agit bien de l'intérêt général ? Et pour ceux qui ne sont d'accord, que notre décision est minable, ils doivent tout de même se sacrifier pour cette cause "minable" ?
Zhatan a écrit :Troisièmement, ton exemple reste un exemple disons... utilitariste : tu mets en balance des nombres. A mon avis il est faussé par la seule façon dont les choses sont posées. Je le dis au passage parce que quand je dis que tu as une vision "comptable" (quantitative) ce n'est pas qu'une façon de parler.
On peut remplacer les paramètres si tu veux. Par exemple, les Allemands doivent-ils accepter de perdre leur argent - partons du principe que c'est "leur" argent si tu veux bien - pour sauver les pays du Sud de l'UE ? L'intérêt général européen nous le commande-t-il ? Ou quand Lénine déclare que si il fallait tuer 9/10 des russes pour établir le socialisme, il faudrait tout de même le faire ! Est-ce ta vision de l'intérêt général - si on part du principe que le socialisme est évident le paradis sur terre - ?
En l'occurrence, dans ces deux cas, il y a plus de sacrifiés que de survivants.
Zhatan a écrit :Quatrièmement : effectivement, c'est extrêmement compliqué de parler de décision "libre". Et c'est pourquoi on doit toujours se placer du point de vue de celui qui a le moins les moyens de supporter cette liberté lorsqu'on prend une décision politique. Un truc du genre : il faut veiller qu'un droit qu'on accorde ou qu'une loi qu'on vote ne soit pas davantage une contrainte qu'une liberté (un réel choix si tu veux). Bref, il faut vérifier que c'est une liberté réelle et pas une liberté pour le brochet et la mort pour le fretin. Un truc comme ça. Une vraie liberté c'est donc une liberté qui préserve l'égalité.
Je n'ai jamais entendu personne appelait à la liberté pour le brochet et la mort pour le fretin même parmi les libéraux.
San999 a écrit :Les considérations individuelles ne sont pas la mesure de la politique. Ce n'est pas parce que je ne veux pas que mon fils devienne policier, car j'ai peur pour sa sécurité, que je ne veux pas du tout que la police existe. Tes considérations sur le sacrifice sont nulles et non avenues.
Je ne saisis pas le raisonnement... T'essayes de me faire comprendre que ce n'est pas parce que tu ne veux pas te sacrifier - ou la sécurité de ton fils dans le cas que tu évoques - que tu ne veux pas que d'autres se sacrifient pour ta protection ? Non parce que pour le coup, c'est clairement égoïste ça.
San999 a écrit :On peut parfaitement accepter que quelqu'un se vende lui-même en esclavage, si c'est son choix. Il y a ce qu'il est possible de contrôler de façon de façon politique et ce qui ne l'est pas. Et il y a des considérations pour peser les pires ou les contres. À un moment, faut arrêter de déconner, faire travailler quelqu'un gratuitement, c'est de l'exploitation, point. Même si cette personne choisit de le faire, à partir du moment où il existe une pression sociale pour qu'elle le fasse, il y a un problème. Typiquement, et accepter des concessions qui au final nous désavantage très nettement, car on a tous besoin d'argent, c'est problématique. Mais bon, si tu penses que choisir entre te prendre une balle dans la tête et manger du caca, c'est un vrai choix libre...
Certains esclaves romains étaient très contents de leur sort - il y a une parodie de ça dans Peplum je crois

que les historiens avaient confirmé dans un doc suite à la série.
Mais si je te suis, imaginons qu'un type se vende en esclavage sans aucunes pression sociale derrière, il n'y a pas de problème donc ?
Et concernant la limitation des choix, c'est une évidence. "Tout est permis mais rien n'est possible" disait Clouscard. Alors oui, la vie est injuste, tragique même, on est bien souvent obligé de faire un choix entre deux options merdiques et ça serait tellement mieux si c'était autrement. Oui mais c'est pas autrement. Et changer le monde en un monde meilleur, c'est pas vraiment facile facile vous savez.