Certaines personnes ont du mal à comprendre ou à accepter la notion que la responsabilité individuelle n'exclut pas le responsabilité sociale. Je vais me permettre un parallèle. Un gars bois en conduisant, il a un accident et meurt. Mais on découvre en plus que sur la route, il y avait un trou que les autorités ont refusé de boucher. Certes, si le gars n'avait pas bu, il aurait vu le trou et ne serait pas mort. Mais si les autorités avait rebouché le trou, le gars n'aurait pas eu cette accident et serait toujours en vie. De plus, ce trou est dangereux pour tous ceux qui empruntent cette route également. Ici, c'est la faute du conducteur, mais aussi des autorités. Donc, pourquoi ne pas accepter la même chose pour les phénomènes sociaux? Oui, la responsabilité personnelle existe, mais peut-on pour autant dédouaner la société?
Kirawea (à qui j'enverrais un assassin si jamais il prend le rang d'Okama) et Zhatan ont développé de très bons arguments.
Pour ce qui est de croire qu'il suffit de le vouloir pour réussir à l'école, déjà, je conseille mon classique: Jane Elliott. J'arrête pas de l'évoquer. Mais cette femme a fait une expérience vraiment convaincante pour prouver à quel point les stéréotypes que l'on subit ont des effets sur soi.
Mais pour faire dans la nouveauté je citerai aussi un article de Steele et Aronson, qui développe la notion de "menace du stéréotype". Je ne vais pas aller dans les détails, mais en gros, ils y ont montré qu'un groupe pour lequel des stéréotypes négatifs sont saillants, aura tendance à avoir des performances bien moins bonnes que dans une situation où les stéréotypes ne sont pas activés. Or, pour les gens de la cité, les Noirs et les Arabes, ces stéréotypes sont sans cesse évoqués à la télé et ailleurs. Difficile de ne pas avoir ce stéréotype en tête pour eux. En résumé, l'explication évoquée est qu'ils cherchent tellement à prouver que ces stéréotypes sont faux, que les ressources intellectuelles utilisées pour se préoccuper de ce stéréotype diminuent la performance. Donc, si vous voulez, nous avons certaines ressources pour la concentration, quand nous ne sommes pas inquiets, ces ressources sont entièrement mobilisées à la résolution d'une question d'examen (par exemple), alors que sous un stress (provoqué par un stéréotype dans notre cas), une partie des ressources est mobilisée par ce stress.
Après, il est clair que parmi les délinquants (et pas les "racailles", merci), rare sont ceux qui vont vraiment essayer de mobiliser les ressources nécessaires pour réussir à l'école. Mais c'était juste pour dire que c'est totalement simpliste de dire "s'ils se concentraient à l'école tout irait bien et les oiseaux chanteraient". En plus, de ce qu'ont évoqué Kira et Zhatan, ceci est une autre source de problème. Cette menace du stéréotype diminuant leur performance fait qu'ils se désintéressent encore plus de l'école. C'est logique, quand tu es nul dans quelque chose, si tu essaies de t'impliquer dans ce quelque chose, mais que tu continues d'échouer, sachant qu'il y a un investissement personnel, cela te renvoies une image négative de toi-même ("je suis nul", "je ne vaux rien"

. Tu préféreras donc laisser tomber quelque chose qui te déprime autant et t'en désinvestir pour ne pas déprimer ni te descendre sans arrêt. Et ce problème-là, ne commence pas à l'adolescence, période où le problème de la délinquance commence généralement. Non, la menace du stéréotype commence dès l'enfance (je ne sais pas dire à partir de quel âge, mais les enfants de dix ans ne sont certainement pas débiles et savent reconnaître quand on descend leur groupe d'appartenance à la télé et ailleurs). En plus, des phénomènes mis en lumière par Bourdieu et ceux mis en avant par Boudon. Cela fait beaucoup.
Mais je le répète. Il ne s'agit pas d'excuses ou de passes-droit à la violence, mais simplement d'explications du phénomène. Tout en sachant que si ce phénomène arrive aux jeunes qui posent problèmes, ils arrivent aussi à ceux qui ne posent pas de problèmes! Une délinquance élevée dans une population donnée signifie que ceux qui dans cette population ne commettent pas de délits subissent aussi les mêmes pressions sociales que ceux qui commettent des délits. Donc, en disant: "De toute façon, c'est leur faute", et en s'en lavant les mains, se contentant d'agir en aval (on jette en prison) au lieu d'agir en amont (on prend des mesures sociales), non seulement on laisse les délinquants continuer à apparaître*, mais en plus, on abandonne toute une population dans une situation précaire.
* Par "laisser apparaître", je veux dire par là que puisque c'est une situation sociale précise qui fait que dans une population donnée, plus de gens cèdent à la tentation de la délinquance, ne pas résoudre ce problème social, c'est conserver un facteur qui nourrit la délinquance.
Référence pour ceux que cela intéresse:
STEELE, Claude & Joshua ARONSON, "Stereotype Threat and the Intellectual Test Performance of African Americans", in
Journal of Personality and social Psychology, 1995, Vol. 69, No. 5, pp 797-811
PS: Araumi, si on t'emmerde, personne ne t'oblige à nous lire.