Oulah! Dès le départ, tu pars de postulats sur lesquels, je sais qu'on ne pourra pas se réconcilier, car je les trouve très simplistes, et pour lesquels, très franchement, je manque de temps pour développer quelque chose de convaincant (enfin plus précisément, je préfère consacrer ce temps à autre chose).
Je te rejette plus ou moins la remarque. Tu pars également sur des postulats qui me paraissent très proches des grandes mouvances féministes "2.0 twitter/tumblr" que j'exècre au plus haut point pour des raisons que j'ai déjà précisé par le passé. Ça n’empêche pas de discuter de certains trucs, mais effectivement l'embrigadement me paraît déjà beaucoup trop avancé pour tenter de te convaincre sur n'importe quel point. Pattern, mâle blanc, patriarcat, environnement social... Le discours est tellement raffiné qu'on se croirait en face de fanatiques. Dans ton cas, j'ai juste l'impression d'avoir le produit lambda de toute cette tambouille féministe (Wollstonecraft doit se retourner dans sa tombe) qu'on retrouve un peu partout sur internet et qui prend beaucoup, BEAUCOUP de place depuis déjà quelques temps.
1) Non, en sociologie, tu DOIS délimiter ton champ d'analyse. C'est complètement absurde d'imaginer qu'on puisse faire le tour de toute la sociologie dans quelque discussion que ce soit. Si tu ne délimites pas, c'est le meilleur moyen de ne jamais rien trouver d'intéressant. C'est comme de vouloir observer toute la planète depuis Paris.
On parlait de jeu vidéo. Dans le cas d'un média comme le jeu vidéo, non, tu ne peux pas juste te limiter à l'image de la femme dans le jeu vidéo. Déjà parce que le jeu vidéo a toujours émulé les conneries du cinéma, qui lui-même reprend grossièrement des enchevêtrement scénaristiques des romans, qui eux mêmes s'inspirent des fables orales... Deuxièmement, le jeu vidéo AAA dont elle parle impliquent, ne serait-ce que dans le processus créatif des centaines de personnes avec des dizaines de managers et plusieurs directeurs créatifs. Un jeu vidéo à gros budget n'est jamais la vision d'un créateur. De plus, le jeu vidéo est un média à part parmi tous les médias puisque c'est le seul où tu interagis directement avec lui, contrairement à la musique, le cinéma, et autre où tu n'es que spectateur, si tu n'es pas créateur.
Pour finir, c'est un média bien plus mainstream que la musique classique, le Jazz ou les séries télé à public ciblé comme Grey's Anatomy ou Jessica Jones. On parle d'un média qui touche - aujourd'hui - des centaines de millions de personnes aux caractéristiques toutes différentes. Dépeindre par exemple le portrait du joueur classique, le fameux joueur blanc mâle et hétérosexuel est une hérésie totale et une facilité qui frôle la malhonnêteté intellectuelle. Pourtant, quand on est un peu familier avec le discours, on le ressent bien dans ta démonstration que c'est ce fameux mâle blanc hétérosexuel que tu penses en majorité sur le net et que c'est lui qui serait soumis à cette main invisible du patriarcat qui débouche sur des comportements qui gênent. Jusqu'à il y a 3 ans, on ne savait même pas que l'âge moyen des joueurs étaient de 30 ans. On imaginait encore que c'était un truc d'adolescent alors que c'est quand même loin d'être le cas. Ce n'est également que récemment qu'on a appris que 40% des joueurs étaient des femmes, ou des jeunes femmes. Et on ne le sait que grâce aux plateformes de distributions en ligne qui permettent de cibler le consommateurs et de tout savoir sur eux et leurs habitudes. La population du jeu vidéo, on ne la connait que depuis récemment et ce qu'on en sait invalide complètement touts étude sociologique sur le sujet faîtes jusque là avec tant d'aplomb et de certitudes.
Tu ne peux délimiter ton sujet à l'image de la femme = sexisme dans le jeu vidéo sans emboîter la discussion sur la place de la vision d'un créateur sur le jeu vidéo, de la place du marketing énorme dans cette industrie, l'histoire des salles d'arcade en tant que seul thermomètre du public du jeu vidéo, du profil du joueur classique impossible à dessiner... Et ça, Sarkeezian, elle s'en balance complètement alors que les réelles explications sont là. Elle préfère y voir une sorte de liaison avec le sexisme ambiant, - involontaire en plus, les mecs dépensent des millions en faisant des choses aux hasards, bien sur - l'environnement social, le manque de sensibilité de l'homme et tout un tas de conneries parce que c'est plus facile et plus rassurant quand on peut rationaliser simplement la violence comportementale des individus.
En fait, pour répondre à ça, il faudrait que j'essaie de deviner ce que tu penses. Est-ce que tu sous-entends que, pour prendre un exemple simpliste, le fait que les femmes soient souvent mises dans le rôle des personnages impuissants qu'il faut sauver, cela n'a aucun rapport avec une idée que les femmes sont fragiles et dépendantes?
Je vais même te dire pire que ça, ça va peut être te choquer. Le jeu vidéo est un média bâtard, les productions "arty" sont très rares, et il est encore plus rares dans les jeux à gros budget laissent la part belle aux créateurs : ce sont les marketeux qui dirigent (budget d'un triple AAA classique, 50, voir 65% en budget communication).
Donc non, pour moi si la femme représente la finalité dans pas mal de vieux jeux, et dans certaines productions aujourd'hui, c'est surtout parce que pendant des années, le profil du joueur des salles d'arcade était le jeune homme geek à lunettes pas très populaire et qu'avant l'arrivé du ciblage des plateformes de distribution en ligne, les salles d'arcade étaient le thermomètre des constructeurs de consoles comme Sony, Sega ou Nintendo. Si c'est encore le cas aujourd'hui, c'est surtout parce que c'est vendeur et que c'est une formule qui serait - parait-il - éprouvée. Ça n'a rien à voir avec une certaine idée de la femme de la part des créateurs du jeu vidéo, si il avait fallu mettre des femmes avec du poil sous les bras et sur le menton parce que ça aurait fait vendre plus de jeux, les directeurs l'auraient fait. On est dans un média où la production à gros budget est motivée par l'argent, jusqu'à l'épuisement de licence quitte à dénaturer le produit original (Assassin's Creed, Call of Duty...). Il n'y aucune place pour la vision d'auteur ou de créateur, l'industrie s'en fou complètement depuis le début.
Si tu veux de la vision de créateur, il faut aller voir du côté des productions indépendantes, ce dont Sarkeesian ne parle jamais bizarrement. Là, tu tombera sur la réelle opinion des créateurs sur l'image de la femme avec des jeux comme l'excellent Life is Strange, ou le fantastique Her Story. Entre beaucoup d'autres.
C'est rigolo, tu lui reproches de faire dans le simplisme et la mono-théorie, alors qu'en fait, c'est toi qui lui prête ces propos. S'intéresser uniquement à un phénomène en particulier ne signifie pas ignorer l'existence de tous les autres. Elle s'intéresse aux comportements sexistes en ligne. Pas aux autres cas. C'est tout. À moins de carrément nier l'existence du sexisme. Mais là, ce serait fort du café. Quant à l'image de la femme, pour quelque chose qui n'a pas de cause unifiée, c'est marrant, comme sa manifestation est si fréquente et a des patterns communs... Et "main invisible"...?
Non, c'est à toi que je le reproche puisque tu as dis plus tôt dans la conversation :
" Donc de quoi tu parles exactement quand tu dis "rien à voir avec le jeu vidéo"? Et rien à voir avec la société patriarcale? Ce n'est pas parce qu'on constate plusieurs problèmes différents, que cela enlève de leur spécificité et qu'ils ont tous la même source. "
J'ai peut-être mal compris, mais ça implique que la société patriarcale et l'influence qu'elle a sur les individus soit responsable des comportements sur les jeux en lignes, ou du traitement de l'image de la femme dans le jeu vidéo. Ce qui correspond à peu près à ta vision de la chose dans son ensemble puisque tu parles de cause unifiée et établie.
Si les gens sont méchants parce qu'internet est un défouloir et bla bla bla, il n'empêche qu'ils choisissent leurs victimes selon certains profils et certaines modalités, et ils usent de moyens bien précis et pas juste randoms pour viser telle ou telle catégorie d'individus.
Je ne suis pas d'accord avec ça. Les cibles ne sont pas choisis, ce qui est choisit c'est la façon dont on va chercher à te blesser. Si tu es plus fort qu'un joueur adverse, si tu l'as battu à un jeu de shoot, ou si tu l'as rencontré lorsqu'il était énervé, frustré, le processus d'agressivité s'engage automatiquement, que tu sois noir, arabe, juif, blanc, homo, hétéro, femme ou homme. C'est internet, le mec n'est plus contenu par les règles de bien-séance sociétale, il va juste t'envoyer à la gueule ce qui va te faire le plus mal. Si tu es juif, on va te traiter de sale juif, de descendant de cramé ou que sais-je d'horrible encore, si tu es une femme, ça va être des attaques sexistes dégueulasses, si tu es noir, ça va être des rapprochements simiesques ou des mentions à l'esclavage et si t'es l'occident classique, tu te fera traiter de sale nazi, d'Alain Soral, de face de craie, de français de merde, de chien, de privilégié...
Après effectivement, les insultes et les moyens qui reviennent sont les mêmes : mais c'est surtout parce que quand tu rentres dans un processus d'insulte, tu vas au plus efficace, tu ne fais pas du Baudelaire et tu ne montes pas une stratégie de Trafalgar, tu réagis de façon impulsives et tu balances le premier truc le plus méchant qui te passe par la tête.
Tu fais partie de ces gens qui croient qu'une explication sociale exclut nécessairement la responsabilité individuelle. Et après, ça vient parler de faire un résumé de toute la sociologie chaque fois qu'on parle d'un sujet social, quand c'est incapable d'imaginer qu'un individu puisse être responsable de ses actes tout en étant un produit de ses environnements sociaux, et que ceux-ci ont donc une importance.
Effectivement, je pars du principe qu'on a toujours le choix et qu'on est jamais dédouaner de ces derniers, ce qui invalide de fait toutes ses histoires d’importance première de l'environnement social. Sinon, ouais, je n'ai pas beaucoup de respect pour la sociologie telle que tu la conçois, c'est à dire celle qui résume l'individu à un pot-pourri de son environnement social, de son éducation sans oublier d'accorder une petite place pour le libre-arbitre, histoire de ne pas trop tomber de manière flagrante dans le simple raisonnement mathématique où x + z = l'individu. Par contre, est-ce que dans ton esprit, on a le droit de ne pas penser pareil que toi sans être con ou à côté de la plaque ? Est-ce qu'on a juste le droit de pas être d'accord sans avoir l'impression d'être du mauvais côté de la barrière ? Parce que c'est un peu ce que ce bout de texte veut dire :
"À partir ce point, moi, je laisse tomber. On peut pas s'engager dans une conversation, si tu refuses l'existence des patterns, le fait que le sexisme est plus complexe que la simple volonté individuelle, que responsabilité individuelle n'exclut pas l'importance du social, que tu crois qu'on peut faire le tour de la sociologie, etc."